Le 28 août 2026, à Addis-Abeba, la Commission de l’Union africaine, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique et le Groupe de la Banque mondiale ont organisé le lancement du rapport Integrating Africa: From Threads to Hubs.
Le rapport étudie les conditions nécessaires au développement du commerce, des chaînes de valeur et de la production à l’échelle régionale. Il accorde une place importante à l’interopérabilité des systèmes utilisés par les entreprises : douanes, normes, transport, paiements, énergie, services, finance, infrastructures numériques et données. (worldbank.org)
Les chiffres présentés donnent une idée de l’enjeu. Le commerce intra-africain représente environ 15 à 20 % du commerce total du continent. La Banque mondiale estime également qu’environ 60 % des coûts commerciaux proviennent de facteurs situés à l’intérieur des pays, notamment les procédures douanières, la logistique, les restrictions dans les transports, la fragmentation des normes, les restrictions sur les services et certaines insuffisances d’infrastructure. (worldbank.org)
Le rapport estime aussi qu’une libéralisation approfondie des transports, des télécommunications, des services financiers et des services professionnels pourrait accroître d’environ 60 à 64 % le commerce de services au sein de l’AfCFTA d’ici 2035. (worldbank.org)
Pour le secteur des paiements, ces constats permettent de poser une question précise : comment mesurer la contribution d’une infrastructure de paiement au commerce entre entreprises africaines ?
Le paiement dans le parcours d’une entreprise
Prenons l’exemple d’une entreprise sénégalaise qui achète des marchandises auprès d’un fournisseur situé dans un autre pays africain.
L’entreprise doit disposer des informations relatives à son fournisseur et à sa facture. Elle peut avoir à produire certains justificatifs. Une conversion de devise peut intervenir. Le paiement doit être initié, transmis, contrôlé et crédité. Le bénéficiaire doit identifier les fonds reçus et les rapprocher de la bonne facture. Une anomalie éventuelle doit pouvoir être suivie et résolue.
La performance commerciale du paiement dépend de plusieurs éléments : le coût, le délai, la disponibilité des fonds, les règles applicables, la qualité des données échangées, la réconciliation et le traitement des exceptions.
Cette lecture correspond à l’approche générale du rapport de la Banque mondiale. L’institution place l’interopérabilité parmi les conditions permettant aux entreprises de s’approvisionner, produire, se financer et vendre dans plusieurs marchés africains selon des procédures prévisibles. (worldbank.org)
La Banque mondiale recommande également de mesurer l’intégration à travers des résultats observables pour les entreprises et les populations : réduction du temps aux frontières, diminution des coûts logistiques, fiabilité des infrastructures régionales, résolution des barrières non tarifaires ou encore participation accrue des entreprises aux chaînes de valeur régionales. (worldbank.org)
Cette logique peut être appliquée aux paiements.
Trois infrastructures pour observer l’évolution des paiements africains
Plusieurs infrastructures permettent aujourd’hui d’étudier différentes dimensions de l’interopérabilité financière africaine.
PI-SPI agit à l’échelle de l’UEMOA. SYSTAC 2 participe à la modernisation des systèmes de paiement de la CEMAC. PAPSS développe une infrastructure de paiement transfrontalier à l’échelle panafricaine.
Leurs fonctions et leurs périmètres diffèrent. Leur évolution permet cependant d’étudier une même question : dans quelles conditions une infrastructure financière facilite-t-elle les échanges économiques entre plusieurs marchés ?
PI-SPI et l’interopérabilité dans l’UEMOA
La BCEAO a officiellement lancé la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané, PI-SPI, le 30 septembre 2025.
La plateforme permet d’effectuer des paiements et transferts instantanés interopérables indépendamment du type de compte utilisé. Elle concerne plusieurs catégories d’acteurs financiers, notamment les banques, institutions de microfinance, établissements de monnaie électronique et établissements de paiement. (bceao.int)
Au 24 juin 2026, la BCEAO recensait 80 participants connectés à PI-SPI et 74 institutions supplémentaires en phase de test réel en vue de l’ouverture de leurs services au public. Plusieurs millions de personnes avaient alors accès aux services de la plateforme. (bceao.int)
PI-SPI offre ainsi un terrain d’observation intéressant pour mesurer l’utilisation d’une infrastructure régionale commune par différents acteurs financiers au sein de huit pays partageant la même monnaie.
Pour les entreprises, plusieurs indicateurs pourraient être suivis : le coût des paiements, le temps de disponibilité des fonds, les possibilités de réconciliation, la couverture des établissements financiers et l’utilisation des services pour les encaissements et règlements professionnels.
SYSTAC 2 et la modernisation des paiements dans la CEMAC
Le 12 août 2026, la BEAC a annoncé la mise en production de SYSTAC 2 dans le cadre de la modernisation des infrastructures des systèmes de paiement de la CEMAC. (beac.int)
SYSTAC occupe historiquement une fonction centrale dans la compensation des opérations de paiement de masse entre participants de la CEMAC. La mise en production de sa nouvelle génération constitue donc une étape importante pour l’infrastructure financière régionale.
Les documents précédemment publiés par la BEAC sur le projet décrivaient notamment une évolution vers une architecture davantage centralisée, capable de prendre en charge plusieurs instruments et de soutenir le développement de paiements instantanés. (beac.int)
L’observation de SYSTAC 2 pourra notamment porter sur la rapidité de traitement, la disponibilité du service, l’intégration des participants, les flux régionaux et les interactions futures avec d’autres infrastructures africaines.
Un signal important est apparu en juillet 2026 : la BEAC a officiellement rejoint PAPSS, créant un cadre de connexion entre la CEMAC et le système panafricain. (papss.com)
PAPSS et les paiements entre régions africaines
Le Pan-African Payment and Settlement System, PAPSS, traite directement la question des paiements entre différents marchés africains.
Son fonctionnement permet à un donneur d’ordre d’initier un paiement dans sa monnaie locale et au bénéficiaire de recevoir les fonds dans sa propre monnaie locale. PAPSS indique que son processus de paiement instantané réalise les traitements en 120 secondes au maximum pour les transactions concernées. Le système est disponible 24 heures sur 24 et utilise le standard de messagerie ISO 20022. (papss.com)
PAPSS propose également plusieurs services associés, notamment Request to Pay, l’escrow, les remittances, le proxy addressing, le screening des sanctions ainsi que différents rapports de réconciliation, d’exception et de transaction. (papss.com)
L’Union africaine cite PAPSS parmi les initiatives participant à la connexion des marchés, des économies et des populations africaines. (au.int)
L’adhésion de la BEAC à PAPSS en juillet 2026 donne aussi une dimension concrète au rapprochement entre infrastructures régionales et infrastructure continentale. PAPSS indique que cette participation lui apporte un point d’entrée dans les six pays de la CEMAC : Cameroun, République centrafricaine, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad. (papss.com)
Les règles et processus qui accompagnent le paiement
La circulation d’un paiement commercial dépend également du cadre réglementaire de chaque espace économique.
Dans l’UEMOA, le Règlement n°06/2024/CM/UEMOA encadre les relations financières extérieures des États membres. La BCEAO a publié le règlement et ses annexes en juillet 2025. (bceao.int)
Les opérations transfrontalières peuvent ainsi être associées à des obligations documentaires, de déclaration ou de traitement qui varient selon la nature de la transaction.
Les conditions applicables aux paiements entre différentes zones monétaires ajoutent également la question du change, de la disponibilité des devises, de la conformité et des justificatifs.
Ces éléments font partie du temps et du coût supportés par une entreprise lors d’une opération régionale.
Une analyse de l’interopérabilité commerciale gagnerait donc à mesurer l’ensemble du parcours, depuis l’initiation du règlement jusqu’à son rapprochement avec l’opération commerciale correspondante.
Huit indicateurs pour mesurer l’impact commercial
PayX propose huit dimensions permettant d’analyser la contribution d’une infrastructure de paiement au commerce intra-africain.
1. Le coût total du paiement
L’indicateur doit couvrir l’ensemble des coûts associés à l’opération :
- frais payés par l’émetteur ;
- frais appliqués au bénéficiaire ;
- coût du change ;
- éventuels frais intermédiaires ;
- coûts opérationnels associés au traitement de la transaction.
Le résultat peut être exprimé en valeur absolue et en pourcentage du montant transféré.
Pour une PME effectuant régulièrement des paiements régionaux, quelques points de pourcentage peuvent modifier sensiblement le coût d’approvisionnement.
2. Le délai jusqu’à la disponibilité des fonds
Le temps de traitement technique constitue une première mesure.
Le temps réellement vécu par l’entreprise commence au moment où elle initie son paiement et se termine lorsque le fournisseur peut utiliser les fonds.
Cet indicateur permet de suivre :
- le temps d’initiation ;
- le temps de traitement ;
- le temps de crédit ;
- le délai de disponibilité effective des fonds.
Il facilite aussi la comparaison entre différents corridors.
3. Le taux de succès et les motifs d’échec
Un taux de succès global donne une première information sur la performance.
L’analyse des causes apporte davantage de valeur opérationnelle.
Les transactions peuvent être classées selon différents motifs :
- problème technique ;
- données incorrectes ;
- indisponibilité d’un participant ;
- fonds insuffisants ;
- contrôle de conformité ;
- exigence documentaire ;
- contrainte liée au change ;
- limite réglementaire.
Cette classification permet d’identifier précisément les principales sources de friction sur chaque corridor.
4. Le niveau d’intervention manuelle
Certaines opérations nécessitent l’intervention d’un agent bancaire, d’une équipe conformité, d’un opérateur ou du client.
La proportion de paiements concernés constitue un indicateur utile.
Elle peut être complétée par :
- le nombre moyen d’interventions ;
- le temps consacré au traitement ;
- le motif de l’intervention ;
- le taux de résolution.
Cet indicateur permet d’identifier les étapes pouvant être automatisées ou mieux intégrées.
5. L’accès des entreprises aux infrastructures
La couverture géographique donne une vision générale de la portée d’un système.
L’analyse commerciale doit aussi regarder son accessibilité effective.
Plusieurs mesures sont possibles :
- nombre de pays accessibles ;
- nombre de corridors actifs ;
- banques connectées ;
- fintechs et autres prestataires participants ;
- comptes et wallets compatibles ;
- disponibilité pour les PME ;
- canaux d’initiation proposés.
La combinaison de ces données permet d’évaluer la capacité réelle des entreprises à utiliser l’infrastructure.
6. La qualité du change
Le change joue un rôle important lorsqu’une transaction relie plusieurs zones monétaires.
Plusieurs indicateurs peuvent être suivis :
- taux proposé au client ;
- écart par rapport au taux de référence ;
- transparence du taux avant validation ;
- frais associés à la conversion ;
- délai de conversion ;
- montant final reçu par le bénéficiaire.
Pour l’entreprise, ces éléments affectent directement le coût du fournisseur et la prévisibilité de la transaction.
7. La qualité de la réconciliation
Un paiement commercial doit pouvoir être associé rapidement à la bonne facture.
Les données accompagnant la transaction sont donc essentielles.
Les éléments suivants peuvent être évalués :
- référence de facture ;
- identification du payeur ;
- identification du bénéficiaire ;
- montant et devise ;
- date de valeur ;
- frais ;
- statut de l’opération ;
- données structurées exploitables par les systèmes comptables.
PAPSS utilise par exemple ISO 20022, qui permet d’intégrer des données de paiement et de remittance plus riches dans les messages. (papss.com)
L’interopérabilité des données constitue ainsi une dimension directe de l’efficacité commerciale.
8. Le traitement des litiges et anomalies
Les entreprises ont également besoin d’un processus fiable lorsque le paiement rencontre un problème.
Les indicateurs peuvent inclure :
- délai moyen de résolution ;
- taux de litiges résolus ;
- visibilité du statut ;
- procédures de rappel ou de retour ;
- identification des responsabilités ;
- temps de remboursement ;
- disponibilité d’un point de contact.
La qualité de ces processus influence la confiance accordée par les entreprises aux paiements régionaux.
Connecter le paiement aux autres données du commerce
Le paiement régional utilise de nombreuses informations déjà présentes dans d’autres étapes de la transaction commerciale.
Une facture contient le montant, la devise, les parties et la nature de l’opération. Les systèmes douaniers disposent d’informations sur les marchandises et leur circulation. Les banques et institutions financières traitent les données nécessaires au financement, au change et à la conformité. Les systèmes comptables ont besoin des références permettant la réconciliation.
Une meilleure circulation de ces données peut réduire les ressaisies, les contrôles manuels et les erreurs.
Le sujet devient particulièrement intéressant pour la facturation électronique, les guichets uniques douaniers, le financement du commerce et les paiements transfrontaliers.
La Banque mondiale place l’interopérabilité des douanes, des normes, des paiements, des transports, de l’énergie et des systèmes numériques parmi les priorités permettant de transformer les engagements d’intégration en activités économiques concrètes. (worldbank.org)
Cette orientation ouvre un champ de travail important pour les banques centrales, les administrations, les infrastructures de marché, les banques, les fintechs et les entreprises.
Mesurer le commerce facilité par les infrastructures
PI-SPI, SYSTAC 2 et PAPSS représentent trois développements importants pour l’infrastructure financière africaine.
Les données techniques et opérationnelles permettront progressivement d’évaluer leur utilisation. L’analyse économique peut compléter cette lecture avec des questions directement liées aux entreprises :
- Combien de PME utilisent ces infrastructures pour régler des fournisseurs situés dans d’autres pays ?
- Quels sont les corridors les plus utilisés ?
- Quel est le coût total d’un paiement commercial ?
- Combien de temps faut-il pour que les fonds soient réellement disponibles ?
- Quels sont les principaux motifs d’échec ?
- Quelle part des opérations nécessite encore une intervention manuelle ?
- Quel est le coût du change ?
- Combien de temps faut-il pour rapprocher un paiement de sa facture ?
- Comment les anomalies et les litiges sont-ils résolus ?
Ces indicateurs permettraient de mesurer l’impact des infrastructures à travers les opérations qu’elles facilitent.
La Banque mondiale recommande une approche fondée sur des résultats tangibles pour les entreprises. Pour les systèmes de paiement africains, cette logique peut conduire à suivre un indicateur central : la capacité des entreprises à payer, encaisser et gérer leurs opérations commerciales entre plusieurs pays africains dans des conditions fiables, rapides et économiquement viables.
L’interopérabilité des paiements devient alors un outil mesurable de l’intégration commerciale africaine.




