En 2025, les plateformes de mobile money du Ghana ont traité 9,70 milliards de transactions pour une valeur totale d’environ 4 540 milliards de cedis ghanéens (GH¢).

À première vue, le chiffre est spectaculaire.

La valeur des transactions a progressé de 50,8 % en un an, alors que leur nombre augmentait de 20 %. Le pays comptait également 26,7 millions de comptes actifs à 90 jours, 491 057 agents actifs et environ 39,6 milliards de GH¢ de float dans l’écosystème.

Mais un autre chiffre publié dans le même rapport de la Banque du Ghana change sensiblement la lecture de ces 4 540 milliards :

41 % de la valeur totale des transactions mobile money provient des opérations entre agents.

Autrement dit, ce montant ne correspond pas simplement à 4 540 milliards de cedis de biens achetés, de factures payées ou d’argent envoyé entre particuliers.

Pour comprendre la transformation numérique d’un marché, il faut regarder non seulement combien d’argent transite par le système, mais aussi pourquoi cet argent y circule.

Rapport officiel de la Banque du Ghana

4 540 milliards de GH¢ ne signifient pas 4 540 milliards de consommation

La valeur transactionnelle d’un système de paiement est une mesure de flux bruts.

Un même cedi peut donc être comptabilisé plusieurs fois au cours de son parcours dans l’écosystème.

De l’argent peut entrer dans un wallet, être transféré à une autre personne, participer ensuite à un rééquilibrage de liquidité entre agents, être envoyé vers un compte bancaire puis finalement être dépensé ou retiré.

Chacun de ces mouvements peut contribuer à la valeur transactionnelle agrégée.

Il serait donc incorrect d’interpréter les GH¢4,54 billions comme l’équivalent des dépenses réalisées par les utilisateurs du mobile money, ou comme une mesure directe de la valeur économique créée par celui-ci.

La décomposition publiée par la Banque du Ghana permet justement de regarder derrière le chiffre global.

41 % de la valeur sert notamment à faire fonctionner le réseau d’agents

En 2025, les transactions Agent-to-Agent ont représenté 41 % de la valeur totale du mobile money, contre 37 % en 2024.

Rapportée aux quelque GH¢4,54 billions traités pendant l’année, cette proportion représente environ GH¢1 860 milliards de flux, sur la base du pourcentage arrondi publié par la Banque du Ghana.

Il ne s’agit pas d’un détail comptable.

La Banque explique que ces transactions jouent un rôle important dans la redistribution de la liquidité et le règlement au sein du réseau d’agents.

Un agent mobile money doit continuellement équilibrer deux ressources : le cash physique dont il dispose et sa liquidité électronique.

Un point de service qui accumule du cash mais manque de monnaie électronique peut rencontrer des difficultés à servir les clients souhaitant déposer de l’argent. À l’inverse, un agent disposant de suffisamment de valeur électronique mais de trop peu de billets peut ne plus pouvoir satisfaire certaines demandes de retrait.

Une partie du fonctionnement du mobile money repose donc sur la capacité du réseau à déplacer et rééquilibrer cette liquidité.

Les transactions entre agents ne sont ainsi pas une activité « artificielle » qui viendrait simplement gonfler les statistiques. Elles constituent une composante opérationnelle de l’infrastructure.

Mais leur poids nous apprend quelque chose d’important : une part considérable de la valeur transportée par le système sert au fonctionnement et à la gestion de liquidité de son propre réseau de distribution.

Valeur et volume racontent deux histoires différentes

La comparaison avec le nombre de transactions est particulièrement instructive.

Lorsqu’on classe les opérations mobile money par valeur, les mouvements entre agents dominent largement.

Lorsqu’on regarde plutôt leur nombre, le classement change.

Parmi les principales catégories en volume figurent les transferts via des tiers, les transferts de personne à personne, les achats de données ou de produits et les recharges téléphoniques.

Cela montre que les opérations qui déplacent les montants les plus importants ne sont pas nécessairement celles que les clients effectuent le plus souvent.

Le mobile money ghanéen remplit ainsi simultanément plusieurs fonctions.

Il est une infrastructure qui doit gérer des flux importants de liquidité entre acteurs du réseau.

Mais il est également devenu un instrument du quotidien utilisé pour transférer de l’argent, acheter du crédit téléphonique, des données et réaliser d’autres opérations de plus faible montant.

Mesurer sa maturité nécessite donc de regarder la composition des flux, et pas seulement leur valeur agrégée.

Le cash recule dans la composition des flux

Un autre signal mérite l’attention.

Le cash-in et le cash-out réunis représentaient 16,1 % de la valeur des transactions mobile money en 2025, contre 20,1 % en 2024.

Dans le détail, le cash-out pesait environ 8,5 % de la valeur et le cash-in 7,6 %.

Ce mouvement est intéressant.

Dans un écosystème principalement utilisé comme passerelle entre argent physique et argent électronique, les entrées et sorties de cash devraient naturellement représenter une très grande part de l’activité.

Leur poids relatif diminue.

Cela ne signifie pas que le cash disparaît. La Banque du Ghana constate d’ailleurs que la valeur des retraits demeure supérieure à celle des dépôts.

Mais la structure des transactions montre progressivement autre chose : une part plus importante de l’activité peut circuler sous forme numérique sans nécessiter immédiatement un retour vers le cash.

Cet indicateur peut être plus révélateur de la digitalisation réelle que la seule progression de la valeur totale traitée.

GH¢39,6 milliards restent sous forme de float

Le float mobile money apporte une autre pièce au puzzle.

Il est passé d’environ GH¢27,2 milliards en 2024 à GH¢39,6 milliards en 2025, soit une hausse de 45,6 %.

Cette progression indique qu’une quantité plus importante de valeur reste sous forme électronique dans l’écosystème.

Mais il faut éviter une conclusion trop rapide.

Une hausse du float ne signifie pas automatiquement que les utilisateurs utilisent leur wallet comme compte d’épargne.

Le rapport ne fournit pas une ventilation permettant de déterminer quelle part correspond aux soldes durablement conservés par des particuliers, aux besoins transactionnels, à la liquidité des agents ou à d’autres usages.

On peut donc constater une chose : davantage de valeur demeure dans l’écosystème mobile money.

On ne peut pas, avec ces seules données, déterminer exactement pourquoi.

80,5 millions de comptes enregistrés, mais 26,7 millions actifs

Il faut appliquer la même prudence aux chiffres d’adoption.

Le Ghana comptait environ 80,5 millions de comptes mobile money enregistrés fin 2025.

Mais seulement 26,7 millions étaient actifs à 90 jours.

Cela représente environ un compte actif pour trois comptes enregistrés.

Et il s’agit de comptes, pas nécessairement de personnes distinctes : un même utilisateur peut détenir plusieurs wallets.

Le chiffre des inscriptions cumulées montre l’étendue potentielle du réseau. Le nombre de comptes actifs donne une lecture plus proche de l’usage réel.

Et pendant ce temps, GhIPSS Instant Pay accélère

L’autre évolution importante du rapport ne vient pas du mobile money.

Elle vient de GhIPSS Instant Pay (GIP).

En 2025, GIP a traité 202,8 millions de transactions, contre 161,2 millions en 2024, soit une hausse de 25,9 %.

Surtout, leur valeur est passée de GH¢355,1 milliards à environ GH¢712 milliards, soit une progression de 100,5 %.

La valeur moyenne d’une transaction GIP est ainsi passée d’environ GH¢2 203 à GH¢3 510.

Le Ghana voit donc croître simultanément le mobile money et son infrastructure de paiement instantané.

Il serait trop simple d’en conclure que l’un est en train de remplacer l’autre.

L’évolution la plus intéressante se situe probablement dans leur complémentarité et dans la capacité croissante de la valeur à circuler entre plusieurs types de comptes et de wallets.

La question stratégique devient alors moins : quel instrument va gagner ?

Elle devient plutôt : où l’utilisateur initie-t-il son paiement, où la valeur est-elle conservée et avec quelle facilité peut-elle circuler entre les différents écosystèmes ?

Le véritable indicateur de maturité est ce que devient l’argent

L’expérience ghanéenne offre ici une leçon utile pour d’autres marchés africains.

Le succès d’un système de paiement numérique ne devrait pas être mesuré uniquement par la croissance annuelle de sa valeur transactionnelle.

Il faut également observer sa composition.

Est-ce que l’utilisateur dépose de l’argent uniquement pour le retirer peu après ?

Peut-il le transférer à une autre personne sans repasser par le cash ?

Peut-il régler directement un commerçant ?

Les entreprises utilisent-elles les mêmes infrastructures ?

Les wallets communiquent-ils facilement avec les comptes bancaires ?

Et surtout : quelle proportion de la valeur reste suffisamment longtemps sous forme numérique pour pouvoir être réutilisée numériquement ?

C’est cette dernière étape qui transforme progressivement un outil de transfert en véritable infrastructure de paiement.

Le Ghana est entre plusieurs modèles à la fois

Les chiffres de 2025 ne racontent donc pas l’histoire simpliste d’un pays ayant remplacé le cash par le mobile money.

Le réseau d’agents reste extrêmement important. Le Ghana comptait 491 057 agents actifs, en hausse de 21,4 %, et les mouvements entre agents restent la première catégorie de transactions mobile money en valeur.

En parallèle, la part relative du cash-in et du cash-out diminue, le float progresse fortement et GhIPSS Instant Pay accélère.

Le Ghana n’est donc pas simplement un marché où beaucoup d’argent passe par le mobile money.

Il devient progressivement un marché où davantage d’argent peut circuler entre différentes formes numériques sans nécessairement revenir immédiatement au cash.

Les GH¢4,54 billions impressionnent.

Mais pour comprendre l’évolution réelle d’un système de paiement, la destination de l’argent compte davantage que le compteur qui additionne tous ses mouvements.