En novembre 2020, lorsque le Brésil lançait Pix, la promesse était relativement simple à comprendre : permettre d’envoyer et de recevoir de l’argent en quelques secondes, à toute heure et tous les jours.
Moins de six ans plus tard, le système a largement dépassé le stade de l’expérimentation. La Banque centrale brésilienne indique aujourd’hui que plus de 170 millions de personnes physiques utilisent Pix et que plus de 7 milliards de transactions ont été réalisées au cours du seul mois de mai 2026. (bcb.gov.br)
Mais la partie la plus intéressante de l’histoire de Pix n’est peut-être plus sa croissance.
Le nouveau Rapport de gestion du Pix 2023-2025, publié par le Banco Central do Brasil le 10 août 2026, donne surtout un aperçu de ce que l’infrastructure pourrait devenir au cours des prochaines années. Et le changement de perspective est important : il ne s’agit plus seulement d’améliorer la manière dont un paiement est exécuté.
Le régulateur étudie désormais la manière dont Pix pourrait interagir avec le crédit, les créances commerciales, la lutte contre la fraude, les intermédiaires de paiement ou encore les systèmes de paiement instantané étrangers. (bcb.gov.br)
Autrement dit, le paiement commence à devenir le point de départ d’autres services financiers.
Pix est progressivement traité comme une infrastructure, pas seulement comme un produit de paiement
Le Banco Central do Brasil emploie lui-même une formulation particulièrement révélatrice : Pix est présenté comme une infrastructure publique numérique destinée à s’adapter aux évolutions technologiques et aux besoins des particuliers, des entreprises, des institutions financières et des pouvoirs publics.
La Banque centrale envisage son évolution dans un environnement où se combinent progressivement les paiements instantanés, l’Open Finance, les données financières et, à plus long terme, les actifs tokenisés. (bcb.gov.br)
Cette distinction est importante.
Un moyen de paiement répond principalement à une question : comment transférer de la valeur d’un acteur à un autre ?
Une infrastructure économique peut répondre à beaucoup d’autres questions : comment identifier correctement les acteurs impliqués dans une transaction ? Comment automatiser une facture ? Comment rapprocher un paiement d’une créance ? Comment évaluer certains risques ? Comment utiliser des flux financiers futurs pour faciliter l’accès au financement ?
C’est précisément dans cette direction que plusieurs projets présentés dans la nouvelle feuille de route de Pix deviennent intéressants.
Et si les futurs paiements d’une entreprise devenaient une garantie de crédit ?
L’une des évolutions les plus significatives concerne ce que la Banque centrale appelle Pix comme instrument d’appui au crédit.

Le principe étudié consiste à permettre l’utilisation de futurs flux Pix comme garantie dans une opération de crédit. Les informations et les flux générés dans l’écosystème pourraient ainsi contribuer au financement de l’activité économique. Selon la Banque centrale, cette évolution pourrait notamment améliorer la qualité des garanties et contribuer à réduire le coût du crédit pour les entreprises utilisant fortement Pix. (bcb.gov.br)
L’idée mérite que l’on s’y arrête.
Prenons un petit commerce qui encaisse chaque jour une part importante de son chiffre d’affaires par Pix. Pris individuellement, chacun de ces paiements n’est qu’une transaction. Mais lorsqu'on observe la succession de ces transactions dans le temps, elles commencent à raconter autre chose : la régularité de l’activité, le niveau des encaissements, leur évolution ou encore leur saisonnalité.
Un prêteur peut alors disposer d’une meilleure visibilité sur la capacité de l’entreprise à générer des flux futurs.
Le paiement n’est donc plus uniquement le règlement d’une vente passée. La continuité des paiements peut devenir un élément permettant de financer l’activité future.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un historique de transactions suffit à déterminer si une entreprise mérite ou non un crédit. Le rapport ne décrit d’ailleurs pas encore tous les mécanismes opérationnels, juridiques et prudentiels qui encadreraient cette future solution.
Mais l’orientation est importante : une infrastructure de paiement largement utilisée peut également produire des informations économiques utiles au financement.
Pour les PME, l’opportunité est considérable… mais elle comporte un risque
Cette logique pourrait être particulièrement intéressante pour les petites entreprises.
L’un des problèmes traditionnels du financement des PME réside dans l’information disponible. Une entreprise peut avoir une activité réelle et des ventes régulières tout en disposant de peu de garanties traditionnelles à présenter à une banque.
Des flux de paiement numériques bien structurés peuvent contribuer à réduire une partie de cette asymétrie d’information.
Mais il existe un revers.
Si les données transactionnelles deviennent progressivement un élément d’évaluation du risque, les entreprises qui génèrent beaucoup de données numériques pourraient devenir plus faciles à financer que celles dont l’activité demeure largement réalisée en espèces ou en dehors des circuits observables.
Un outil conçu pour faciliter l’accès au crédit pourrait alors créer une nouvelle séparation entre les entreprises visibles numériquement et celles qui le sont moins.
La question ne consiste donc pas seulement à savoir si les données peuvent améliorer l’analyse du risque. Il faut également se demander qui peut utiliser ces données, dans quelles conditions et avec quelles protections pour les entreprises concernées.
Pix veut également rapprocher paiement et créances commerciales
Une autre évolution mérite une attention particulière : l’intégration de Pix aux duplicatas escriturais, un mécanisme brésilien de créances commerciales enregistrées sous forme électronique.

Le projet prévoit notamment que certaines de ces créances puissent être réglées grâce à un QR code Pix. La Banque centrale envisage ainsi une combinaison entre paiement instantané, gestion de créances et rapprochement automatisé.
Les bénéfices attendus sont très concrets : disponibilité rapide des fonds, rapprochement en temps réel, réduction de certaines frictions bancaires et amélioration de la traçabilité.
Le rapport souligne même un élément particulièrement intéressant : il s’agirait de la première évolution établissant directement un lien entre Pix et un actif financier. (bcb.gov.br)
On commence alors à comprendre le changement de nature du système.
Dans sa forme initiale, Pix permet essentiellement de déplacer de l’argent.
Dans cette nouvelle configuration, le paiement pourrait également savoir à quelle obligation commerciale il correspond, à qui appartient réellement la créance et comment cette créance a éventuellement été transférée.
Pour une entreprise, cette intégration peut avoir des conséquences importantes sur la gestion de trésorerie et la réconciliation comptable.
Plus le système devient utile, plus il doit savoir à qui l’argent appartient réellement
L’évolution de Pix fait également apparaître une autre question : celle des intermédiaires.
Certaines plateformes, marketplaces ou autres acteurs peuvent recevoir des paiements sur leur propre compte pour le compte d’un bénéficiaire final. Le problème est que le système ne voit alors pas nécessairement celui à qui les fonds sont véritablement destinés.
La Banque centrale estime que cette situation peut compliquer la lutte contre la fraude, réduire l’efficacité du Mécanisme spécial de restitution — le MED — et créer des risques opérationnels, de crédit ou d’intégrité.
Elle travaille donc sur des règles permettant d’améliorer la transparence des chaînes de paiement, la traçabilité des fonds et l’identification des bénéficiaires finaux. (bcb.gov.br)
Ce sujet peut sembler très technique, mais il touche à une question fondamentale.
Plus une infrastructure de paiement prend de l’importance dans l’économie, moins elle peut se contenter de savoir que de l’argent a quitté le compte A pour arriver sur le compte B.
Elle doit progressivement être capable de comprendre qui intervient dans la chaîne, pour le compte de qui et avec quelles responsabilités.
La lutte contre la fraude pourrait elle aussi devenir une fonction mutualisée
La Banque centrale brésilienne étudie également un projet particulièrement ambitieux : la création d’un indicateur centralisé de probabilité de fraude.
Le principe serait d'utiliser les informations dont dispose la Banque centrale sur les transactions Pix et sur les fraudes déjà identifiées pour calculer, en temps réel, la probabilité qu’une transaction soit frauduleuse. Le modèle envisagé reposerait sur du machine learning et pourrait fournir cette information aux établissements participants afin d’alimenter leurs propres systèmes antifraude. (bcb.gov.br)
La décision finale d’accepter ou de refuser une transaction resterait cependant entre les mains de chaque institution financière.
Et une nuance est essentielle : la Banque centrale indique explicitement que le développement de l’indicateur ne garantit pas qu’il sera effectivement mis à disposition. Sa diffusion dépendra notamment de la qualité du modèle et d’une analyse juridique sur la possibilité de partager ce type d’information. (bcb.gov.br)
Cette prudence est importante.
Un dispositif centralisé peut donner à chaque participant une vision plus large que celle qu’il obtiendrait uniquement à partir de ses propres transactions. Une banque peut ne voir qu’une petite partie du comportement d’un compte, alors qu’une infrastructure centrale observe les flux à l’échelle de l’ensemble du système.
Mais cette puissance soulève immédiatement d’autres questions : comment mesurer les faux positifs ? Comment éviter qu’une erreur du modèle ne se propage dans tout l’écosystème ? Comment permettre la contestation d’une décision lorsque plusieurs institutions s’appuient sur le même signal ?
Plus le paiement produit de données, plus la gouvernance de ces données devient une composante de l’infrastructure elle-même.
Et demain, Pix pourrait dépasser les frontières brésiliennes
Le dernier axe est international.

Le Banco Central do Brasil indique qu’il évalue la possibilité d’interconnecter Pix avec des systèmes de paiement instantané d’autres juridictions. Les modèles envisagés comprennent aussi bien des connexions bilatérales que la participation à des hubs multilatéraux.
L’objectif serait notamment de permettre des transferts internationaux et des paiements commerciaux dans lesquels les fonds seraient disponibles en monnaie locale en quelques secondes. La Banque centrale estime qu’une telle interconnexion pourrait réduire les coûts, accélérer les transactions et améliorer leur transparence. (bcb.gov.br)
Cette réflexion brésilienne s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large.
Le 11 août 2026, le gouverneur de la Reserve Bank of India, Sanjay Malhotra, a confirmé que les pays des BRICS discutaient notamment de possibles interconnexions entre leurs systèmes de paiement rapide ainsi que de leurs monnaies numériques de banque centrale.
Il a cependant précisé que ces discussions étaient encore à un stade préliminaire et qu’aucune décision de mise en œuvre n’avait été prise. (reuters.com)
L’enjeu dépasse donc Pix.
À mesure que les paiements instantanés domestiques atteignent une masse critique, la question suivante devient presque inévitable : comment connecter ces différentes infrastructures entre elles sans reconstruire, pour les paiements transfrontaliers, toutes les frictions que l’instant payment avait justement supprimées au niveau national ?
Ce que l’expérience brésilienne peut déjà nous apprendre dans l’UEMOA
La comparaison avec l’UEMOA est particulièrement intéressante depuis le lancement de PI-SPI, la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané de la BCEAO, le 30 septembre 2025.
PI-SPI permet désormais des paiements instantanés et interopérables entre banques, établissements de monnaie électronique, institutions de microfinance et établissements de paiement dans les huit pays de l’Union. La BCEAO présente notamment la plateforme comme un moyen d’améliorer la gestion de trésorerie et l’automatisation des flux des entreprises. (bceao.int)
La situation reste naturellement très différente de celle du Brésil.
Pix fonctionne depuis 2020 et bénéficie déjà d’une utilisation massive. PI-SPI est encore dans une phase beaucoup plus récente de montée en charge : au 24 juin 2026, la BCEAO indiquait que 80 participants étaient connectés et que 74 autres institutions poursuivaient leurs travaux d’intégration et de tests. (bceao.int)
Il serait donc prématuré de vouloir reproduire immédiatement l’ensemble de la feuille de route brésilienne.
Mais c’est précisément maintenant qu’une autre réflexion peut commencer.
Une infrastructure comme PI-SPI doit-elle être pensée uniquement pour permettre d’envoyer de l’argent instantanément d’un établissement à un autre ?
Ou faut-il, dès sa conception et dans sa gouvernance, préserver la possibilité qu’elle devienne progressivement un socle sur lequel pourront être construits d’autres services ?
À terme, les paiements pourraient par exemple mieux dialoguer avec la facturation électronique, la gestion des créances commerciales, la trésorerie des entreprises ou certaines solutions de financement.
Cela ne signifie pas que toutes ces fonctions doivent être centralisées au niveau de la Banque centrale. Au contraire, une infrastructure publique peut fournir des standards, des règles et des briques communes tandis que banques, fintechs et autres acteurs développent des services concurrentiels au-dessus de cette infrastructure.
C’est peut-être l’un des enseignements les plus intéressants de Pix.
Le véritable potentiel commence peut-être après le paiement
Pendant longtemps, la performance d’un système de paiement pouvait principalement être évaluée par quelques critères : rapidité, disponibilité, sécurité et coût.
Ces critères restent indispensables.
Mais lorsque des millions de personnes et d’entreprises commencent à utiliser quotidiennement la même infrastructure, quelque chose change.
Le système crée des flux.
Les flux produisent des données.
Les données permettent de mieux comprendre certaines activités économiques.
Et cette connaissance peut ensuite servir à construire d’autres services.
Crédit, facturation, réconciliation, lutte contre la fraude, paiements transfrontaliers : la nouvelle feuille de route de Pix montre progressivement comment ces différentes briques peuvent venir se connecter autour du paiement.
La question n’est donc peut-être plus uniquement de savoir comment construire de meilleurs moyens de paiement.
Elle devient :
que pouvons-nous construire lorsque le paiement lui-même devient une infrastructure ?




