Depuis le 3 août 2026, la CEMAC dispose d’une nouvelle plateforme régionale de télécompensation. Avec SYSTAC 2, la modernisation des paiements en Afrique centrale franchit une étape importante. Mais pour comprendre la portée réelle de cette évolution, il faut distinguer la compensation, le règlement, le paiement instantané et la connexion aux réseaux panafricains.
Le 12 août 2026, la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) a annoncé que SYSTAC 2 était entré en production depuis le 3 août. La plateforme remplace la précédente version du Système de Télécompensation en Afrique Centrale, exploitée depuis 2007.
SYSTAC 2 prend en charge les paiements de détail échangés entre les institutions participantes dans les six pays de la CEMAC : le Cameroun, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. Son périmètre comprend notamment les virements, les prélèvements, les chèques et les opérations par carte.
Cette mise en production pourrait être présentée comme une simple migration informatique. Elle est en réalité une pièce d’un chantier beaucoup plus large. La CEMAC modernise en parallèle sa chambre de compensation, son système de règlement des gros montants, ses formats de messages financiers et, à terme, son infrastructure de paiement instantané. Son rapprochement récent avec le Système panafricain de paiement et de règlement, le PAPSS, ajoute une future dimension transfrontalière à cette architecture.
Une question se pose alors : l’Afrique est-elle enfin en train de construire des infrastructures de paiement capables de fonctionner ensemble ?
SYSTAC 2 modernise d’abord la compensation interbancaire
Lorsqu’un client d’une banque effectue un virement vers un client d’une autre banque, les deux établissements doivent échanger l’instruction, calculer ce qu’ils se doivent mutuellement, puis régler la position financière qui en résulte. La compensation correspond à cette étape de calcul et d’organisation des obligations entre les participants.
SYSTAC 2 est précisément une chambre de compensation électronique. Il ne s’agit donc pas d’une application que le public utilisera directement, ni d’un nouveau portefeuille électronique. La plateforme agit dans l’infrastructure sous-jacente qui permet aux établissements financiers d’échanger et de traiter leurs opérations.
Selon la BEAC, SYSTAC 2 repose sur une architecture centralisée, sécurisée et entièrement accessible en ligne. Le système comprend un module de compensation automatisée, un module de gestion des litiges et un module consacré aux paiements instantanés. Ce dernier sera mis en production ultérieurement. À ce stade, il serait donc inexact d’affirmer que tous les paiements traités par SYSTAC 2 sont devenus instantanés.
La mention des opérations par carte mérite également une précision. Une chambre de compensation ne remplace pas nécessairement les switches monétiques, les processeurs ou les réseaux de cartes qui assurent l’acheminement et l’autorisation des transactions. Elle intervient sur la couche d’échange et de compensation des obligations entre les institutions. L’articulation exacte entre SYSTAC 2, les systèmes monétiques régionaux et les différents réseaux devra être précisée par les règles opérationnelles appliquées aux participants.
Compensation, règlement et paiement instantané : trois fonctions différentes
L’évolution annoncée par la BEAC devient plus lisible lorsque l’on distingue trois fonctions qui sont souvent confondues.
La première est la compensation des paiements de détail. Elle regroupe un grand nombre d’opérations, calcule les positions nettes des participants et prépare leur règlement. C’est le rôle principal de SYSTAC 2.
La deuxième est le règlement en monnaie de banque centrale. Dans la CEMAC, cette fonction est assurée par SYGMA, le système de règlement brut en temps réel de la BEAC. Il traite notamment les paiements urgents ou de gros montant et règle les soldes issus des systèmes de compensation. La BEAC a annoncé que sa nouvelle version, SYGMA V10, était en cours de finalisation et que sa mise en exploitation était prévue dans les semaines suivant son communiqué du 12 août.
La troisième est le paiement instantané de détail. Pour l’usager, cela signifie pouvoir envoyer des fonds à tout moment, avec une réception et une disponibilité immédiates, y compris lorsque le bénéficiaire utilise une autre institution financière. Cette fonction exige une disponibilité continue, des règles communes, une gestion immédiate des risques et une interopérabilité entre les banques, les établissements de paiement, les acteurs de la monnaie électronique et, selon le modèle retenu, d’autres institutions financières.
SYSTAC 2, SYGMA V10 et le futur module instantané ne sont donc pas trois versions d’un même outil. Ce sont des composants différents qui doivent se compléter pour former une infrastructure cohérente.
La CEMAC et l’UEMOA empruntent des trajectoires différentes
La comparaison avec l’UEMOA permet de mieux comprendre cette construction.
L’UEMOA dispose déjà de SICA-UEMOA pour la compensation des paiements de masse et de STAR-UEMOA pour le règlement brut en temps réel. À cette architecture s’ajoute désormais PI-SPI, la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané lancée par la BCEAO le 30 septembre 2025.
PI-SPI a été conçue pour permettre des paiements entre différents types de comptes, qu’ils soient détenus auprès d’une banque, d’un établissement de monnaie électronique, d’une institution de microfinance ou d’un établissement de paiement connecté. Elle fonctionne en continu dans les huit pays de l’UEMOA. Au 24 juin 2026, la BCEAO indiquait que 80 participants étaient connectés et que 74 autres institutions se trouvaient en phase de test réel.
La CEMAC suit un calendrier différent. Elle vient de mettre en production sa nouvelle chambre de compensation, prépare le lancement de SYGMA V10 et prévoit l’activation ultérieure du module instantané de SYSTAC 2. Les deux unions poursuivent cependant une ambition comparable : construire des infrastructures régionales capables de faire circuler les paiements entre plusieurs institutions et plusieurs pays, avec des règles et des standards communs.
La différence actuelle est importante. Dans l’UEMOA, le système instantané est déjà ouvert au public à travers les participants autorisés, même si son déploiement se poursuit. Dans la CEMAC, le calendrier de mise en production du module instantané, ses conditions d’accès et les catégories de participants qui pourront s’y connecter directement n’ont pas encore été détaillés publiquement dans le communiqué de la BEAC.
ISO 20022 crée un langage commun, pas une interopérabilité automatique
L’un des changements majeurs de SYSTAC 2 est son adoption de la norme ISO 20022. Cette norme organise les messages financiers autour de données plus riches et structurées. Au lieu de transmettre seulement quelques informations difficiles à exploiter automatiquement, un message peut intégrer de manière normalisée l’identité des parties, les références du paiement, son objet et d’autres données utiles à son traitement.
Cette évolution peut améliorer le rapprochement comptable, la traçabilité des opérations, l’automatisation des contrôles et la qualité des analyses de conformité. Des données plus complètes peuvent également aider les institutions à mieux filtrer les transactions et à traiter plus efficacement certaines alertes.
Il faut toutefois éviter de présenter ISO 20022 comme une solution automatique à la fraude ou aux difficultés de réconciliation. La norme fournit un langage et une structure. Les résultats dépendront de la qualité des données saisies, de leur conservation tout au long de la chaîne, de l’harmonisation des règles entre participants et de la capacité des systèmes internes à les exploiter.
Deux infrastructures peuvent donc utiliser ISO 20022 sans être immédiatement interconnectées. Pour fonctionner ensemble, elles doivent aussi disposer de règles compatibles, d’identifiants partagés, de mécanismes de change et de liquidité, de procédures communes de conformité, d’une gouvernance des litiges et d’accords clairs sur le règlement final.
PAPSS ajoute la dimension panafricaine
L’adhésion de la BEAC au PAPSS ouvre une autre perspective. PAPSS a été conçu pour faciliter les paiements transfrontaliers en monnaies locales entre les marchés africains, en s’appuyant sur les banques centrales, les banques commerciales et les prestataires de services de paiement autorisés.
Le PAPSS a indiqué qu’il travaillerait avec la BEAC jusqu’à la fin de l’année 2026 pour rendre cette adhésion opérationnelle, intégrer les institutions financières de la CEMAC et préparer le déploiement des services auprès des entreprises et des particuliers.
PAPSS ne remplace donc ni SYSTAC 2 ni le futur système instantané de la CEMAC. Son rôle est différent : il doit permettre à l’écosystème régional de se connecter à d’autres marchés africains. Pour qu’un paiement parte facilement d’un compte au Cameroun vers un bénéficiaire au Ghana, au Kenya ou dans un autre pays connecté, les infrastructures domestiques ou régionales doivent être capables d’acheminer correctement l’instruction vers la couche panafricaine, puis d’en assurer le règlement, la conversion éventuelle et la conformité.
Le véritable enjeu ne sera pas seulement l’adhésion institutionnelle au PAPSS. Il sera de transformer cette adhésion en services réellement accessibles, fiables et abordables pour les utilisateurs.
L’interopérabilité se mesurera dans l’usage
La mise en production de SYSTAC 2 est une avancée structurante pour la CEMAC. Elle modernise une infrastructure en place depuis près de deux décennies et prépare l’intégration de nouveaux services. Combinée à SYGMA V10, au futur module instantané et au raccordement progressif à PAPSS, elle dessine une architecture plus cohérente pour les paiements en Afrique centrale.
Mais la multiplication des plateformes ne suffira pas à créer un espace africain de paiement intégré. Le succès devra être mesuré par des résultats concrets : le nombre d’institutions effectivement connectées, l’ouverture aux acteurs non bancaires autorisés, la disponibilité des services, la réduction des délais et des coûts, la qualité du traitement des incidents et la capacité d’un utilisateur à payer au-delà de son réseau ou de son pays sans parcours complexe.
L’Afrique ne manque plus d’initiatives régionales et continentales. Elle commence à disposer des briques techniques nécessaires. L’étape suivante, probablement la plus difficile, consiste à faire de ces briques un ensemble réellement interopérable. SYSTAC 2 est une fondation importante, mais la réponse définitive dépendra de la manière dont la CEMAC connectera sa compensation, son règlement, ses futurs paiements instantanés et son accès au PAPSS.




